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EJP

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Il restera 10 jours EJP pour la saison 2018/2019

AVEC LA GESTAPO, LE 22 AVRIL 1944

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Mr le curé Gissinger

Le 21 avril 1944, monsieur l’abbé MULLER (curé de Mathay) arrivait à Bourguignon alors que je travaillais dans mon jardin. Je vis de loin qu’il se passait quelque chose de tragique. Quand il fut à proximité je le saluais et lui posait immédiatement la question : Ça va ?.. Il me répondis : je ne sais pas ce qui m’arrive !.. Quoi donc, est ce que par hasard tu aurais à faire avec les boches ? Justement et je viens te demander un service. Quoi donc, lui dis-je. Alors je fus mis au courant de ce qui s’était passé.

Le matin à 5 heures un officier allemand accompagné d’autres membres de la GESTAPO menaient grand bruit et sonnaient à la porte du presbytère de Mathay. Monsieurle curé se présente à la fenêtre et de suite l’officier le presse de descendre. Monsieur le curé prend à peine le temps de revêtir sa soutane et le voilà près de ces messieurs qui lui déclarent avoir trouvé un dépôt d’armes parachuté dans la chapelle de Saint-Symphorien. On demande la clef de cette chapelle à M. le curé et on lui enjoint de venir s’expliquer sur ce dépôt d’armes dans la chapelle, pour le lendemain à Belfort à la Gestapo.

Aussi me dit M. le curé : je te demande de venir avec moi à Belfort pour s’expliquer. De suite je répondis sans hésiter à M. le curé de Mathay : dans des cas aussi graves on ne se laisse pas. C’est entendu j’irai avec toi, je te demande de trouver un moyen de transport ; ce que M. Robert CUENIN, marchant grainetier à Pont de Roide ne refusa pas. Il nous conduisit donc à Belfort le samedi 22 avril et nous étions à 14 heures précises à la police de sûreté allemande de guerre. Nous fûmes alors introduits dans une pièce qui servait de bureau à droite en entrant. Quelques minutes et voici l’officier qui la veille était à Mathay qui apparaît : c’était le major PRAETORIUS, c’est à dire un lieutenant colonel allemand, chef de la Gestapo.. M. le doyen Ernest RENAUD de Pont de Roide et M. le maire Henri BUSSON de Mathay nous accompagnaient bénévolement. Lorsque le chef entra nous nous levâmes et il posa immédiatement une question au soi disant interprète qui ne connaissait pas grand français. De quoi s’agit-il ?.. L’interprète répondit que c’était au sujet de l’affaire de Mathay. Puis se tournant vers nous l’officier demande si quelqu’un comprenait l’allemand. Je répondis que je le savais quelque peu, mais je précisais qu’il fallait employer le véritable allemand classique (Hoch deutch) . Alors l’officier me dit : « oui, c’est entendu »

A partir de ce moment un dialogue s’établit entre l’officier et moi. Lui commence après que je lui ai dit : « Qui y a t-il donc ? »Il me répondit, debout l’un en face de l’autre : « C’est très grave ». Et alors il me dit :« Il y a trois chefs d’accusation contre le curé de Mathay.

1 / Il a autorisé le dépôt d’armes dans la chapelle.

2 / Il est au mieux avec les de la résistance.

3 / Il a déjà accompli beaucoup d’actes de terrorisme.

A ce troisième chef d’accusation, je croisais les bras, je regardais bien en face le chef de la Gestapo en éclatant de rire, puis me tournant vers M. le curé de Mathay et le désignant à l’officier, je lui dis : « Dire un terroriste, celui-ci un terroriste…. Laissez moi rire ?» L’officier, un peu décontenancé, le regarde et dit : « Oui c’est bien » Je lui posais alors la question : « Les armes étaient-elles bien dans la chapelle ?» L’officier l’affirma, mais je répondis immédiatement que ce n’était pas vrai. L’officier dit « si » et moi « non », lui « et si », moi « et non », lui « et c’est vrai », moi « et ce n’est pas vrai », lui « et c’est vrai quand même », moi « et ce n’est quand même pas vrai ». Tout ceci du tac au tac. Puis je continuais « dites-moi que ces armes étaient aux alentours de la chapelle, dans les prés, dans les bois, mais pas dans la chapelle». Pourquoi me dit l’officier affirmez-vous cela ? «Parce que lui dis-je : la chapelle était fermée à clef et que personne n’a pu l’ouvrir, donc ce n’était pas dans la chapelle».  Enfin l’officier avoua et me dit : « C’était dans le grenier ». Je discute encore avec lui en lui disant qu’il faut passer par la chapelle pour aller dans le grenier. Il me répondit en me révélant que du côté du rocher, il y a une fenêtre par ou on a passé les armes. Je lui répondis que si telle est la disposition des lieux, M. le curé ne peut en être rendu responsable quoi qu’il y ait, comme cette fenêtre. Il avoua à l’instant. Je posais alors une question à l’officier sceptique : « Sur quoi vous basez-vous pour accuser M. le curé ? ». Il me répondit : « On nous a dit qu’il y avait des armes, donc tout le reste est vrai puisque les armes étaient là ». Il faut dire que l’argument avait sa valeur ; cependant sans me décontenancer, je demandais à l’officier, qui lui avait dit. Il recula d’un pas et me répondit : « Je ne peux pas le dire » Je repris : « Mais vous savez bien qu’il y a du monde méchant, qu’il y a de mauvais français, des jaloux qui cherchent à nuire et à se venger ; vous savez que le prêtre a ses ennemis plus que tout autre et que la diffamation est courante contre les prêtres » L’officier se tait. Enfin, je lui dis : « Vous croyez donc tout ce qu’on vous dit ? »« Oui » me fut-il répondu.Et moi d’ajouter en regardant l’officier dans les yeux, sur un ton ferme, avec un air rieur : « On dit aussi beaucoup de mal de vous (les Allemands) est-ce que c’est vrai aussi ? ». L’officier recula d’un demi pas (car tout ceci se passait nez à nez), leva les mains à la hauteur de sa figure comme s’il voulait repousser l’accusation, et il me dit : « Non, non » d’un air bonhomme. L’argument était beau, j’en profitais de suite et j’ajoutais : « Si ce que l’on dit de vous n’est pas vrai, ce que l’on dit de M. le curé de Mathay n’est pas vrai non plus » Visiblement gêné, l’officier me dit après une seconde de pose : « Pourquoi êtes-vous venu avec lui ? » En me désignant M. le curé de Mathay. Je lui répondis : « Pour causer avec vous et être l’interprète de M. le curé qui ne sait pas l’allemand. Et l’autre, me dit l’officier, en désignant le Doyen. Je lui dis : « Mais c’est notre supérieur cantonal, il est naturel qu’il soit ici. ». Cela fit son effet sur l’officier qui très respectueux de l’autorité (comme tout Allemand) répondit : « Bien, bien » Puis désignant M. le maire de Mathay « Et celui-ci ? ». Je lui répondis que c’était également bien de la part de M. le maire d’accompagner le curé de la paroisse, dans cette circonstance. Il accepta l’explication. Je fis d’ailleurs ressortir que la chapelle se trouvant à 2 km du village ne pouvait pas être surveillée et que de ce fait M. le curé ne pouvait pas être rendu responsable. Oui, réponditl’officier, mais M. le curé aurait dû faire fermer cette fenêtre, la murer.Dans ce cas fis-je remarquer : M. le curé ne peut pas être rendu responsable non plus, car en France les édifices du culte ont été mis sous séquestre et ce sont les communes qui en ont la charge. Alors l’officier me fit dire à M. le maire qu’il fallait faire murer la fenêtre et l’incident fut clos.C’est alors que l’officier me dit à brûle pourpoint : « Vous avez peur ? » Alors que je n’avais rien manifesté qui puisse même le faire supposer . Je lui répondis :« Moi peur… de quoi donc ? Et en me désignant M. le curé de Mathay, il ajouta : « Qu’on l’enferme » Je répondis alors que je ne craignais pas cela (alors qu’en réalité on pouvait le craindre, la question d’ailleurs l’indique). Et pourquoi me dit l’officier d’un air moqueur ? Je me redressais et lui fis cette réponse : « Parce qu’on a déjà beaucoup dit que vous étiez pour la justice. Or aujourd’hui je peut voir si oui ou non vous êtes justes, car M. le curé est innocent et vous ne pouvez pas l’enfermer ! » A partir de ce moment, j’ai vu que j’avais gagné la partie, car l’officier baisse la tête, reste quelques instants à regarder la pointe de ses pieds en réfléchissant, puis se redressant il me dit lentement, comme s’il avait eu besoin de se convaincre de ce qu’il disait et comme parlant à lui-même pour réveiller sa conscience, car il à dû commettre pas mal d’iniquités pendant cette guerre : « Oui, oui, nous sommes pour la justice, mais nous voulons seulement connaître la vérité ! … »La vérité, repris-je, c’est que M. le curé est innocent, il n’a jamais autorisé de dépôt d’armes, s’il connaît des gens de la résistance, il n’a aucune activité dans ce mouvement, et il n’a jamais accompli d’acte de terrorisme. D’ailleurs je réponds de M. le curé comme de moi même,je le connais depuis la guerre de 14-18 nous fumes soldats ensemble, ensuite nous avons été au séminaire ensemble, ensuite nous étions vicaires voisins, Delle et Hérimoncourt.  Je suis curé depuis 8 ans à Bourguignon voisin de Mathay ; donc je le connais et affirme qu’il est innocent. Je sais d’ailleurs que ma tête est en jeu si je vous trompe.Avez-vous une auto ? »Dis-je à l’officier. Allons à Mathay vous interrogerez tout le monde ;personne ne vous dira que M. le curé est un terroriste, qu’il fait autre chose que son devoir de charité. L’officier me fit comprendre que cela n’était pas nécessaire. Il se tût un instant et enfin dit : Ainsi donc voici ce que nous allons faire ! …S’adressant à son secrétaire, il lui dicta la conclusion de cette entrevue. Il fit ressortir que M. le curé de Mathay n’était coupable d’aucun chef d’accusation qui avaient été portés contre lui, qu’il s’engageait à faire fermer la fameuse fenêtre de la chapelle. Puis l’officier fit signer la pièce en question, puis il nous dit :« Maintenant je pars, mais dans un quart d’heure je serai de retour, alors je pense que vous serez  libres ! »Il est parti et de fait un quart d’heure plus tard il était de retour. Il avait en main la clef de la chapelle et se dirigeant vers M. le curé de Mathay, il la lui remit en disant simplement : « La clef » Puis se tournant vers moi il me dit : « Beaucoup de fois merci » Puis ouvrant la porte, il nous fit accompagner jusque dehors par un de ses policiers. En effet nous étions libres, heureux de rentrer tous quatre avec notre cher ami de Mathay. Le retour fut moins pensif que l’aller et ce soulagement s’exprimait dans l’échange des paroles que nous eurent pendant ce voyage.

Notes : Gestapo : Geheime Stratspolizei = Police secrète d’état.

Avec d’autres j’ai bien connu l’abbé Muller. Grand, de santé fragile, maladif, pale, très maigre ; il a été gazé à la guerre de 1914-1918, un coup de vent l’aurait renversé. Il n’avait pas effectivement le type d’un terroriste, ni la carrure. M. le curé de Mathay a eu une chance inouïe d’avoir été tiré des griffes de la Gestapo par son confrère M. l’abbé GISSINGER, curé de Bourguignon. La Gestapo n’ayant pas l’habitude de relâcher si vite ceux qu’elle soupçonnait et qui avaient affaire à elle.

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