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EJP

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Le mercredi 30 janvier 2019 sera un jour EJP.

Il restera 10 jours EJP pour la saison 2018/2019

L'occupation de 1940 à 1944

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Avec l’occupation allemande commençait aussi quatre longues années de privations,de souffrances, de privation de libertés, de dénuement et de mesures vexatoires. L’armistice et avec lui la cessation des combats fut signé le 22 juin 1940. Fallait-il le demander ? La question aujourd’hui fut l’objet de nombreuses divisions, après coup comme après un accident il est facile de dire « il fallait faire comme ceci ou comme cela ».  Une réalité, la France avait subi la plus grande défaite militaire de son histoire, elle était KO debout. La faute à des dirigeants politiques aveugles qui pacifistes dans l’âme ne voyaient ou faisaient semblant de ne pas voir l’Allemagne réarmer, abusés par un HITLER menteur, qui sans un coup de fusil réoccupait la rive gauche du Rhin en 1936, de même la culpabilité des chefs militaires présomptueux, arriérés, paresseux et ignorant qui n’ont pas su préparer leurs troupes à de nouvelles méthodes de combat. Les routes étaient encombrées de militaires en déroute, de réfugiés civils dans le plus grand dénuement, désemparés sous les bombardements et les mitraillages de l’aviation allemande, la moitié du pays occupé, plus d’un million de soldats français fait prisonnier, le pays complètement désorganisé.

La nouvelle de la signature de l’armistice fut accueillie avec soulagement par la population française et le nom de PĒTAIN « le vainqueur de Verdun » comme un appui et une garantie par les anciens combattants unanimes. Que peut faire un gouvernement vaincu sous la pression de l’occupant et la menace de ses mitraillettes ? Il nous aura sûrement évité d’autres malheurs que d’autres pays ont connu sous les brutalités d’un gauleiter comme en Pologne. Pendant la guerre les Français ont eu faim mais ne sont pas morts de faim ; par ailleurs l’administration française préfectures et autres, retords et chicanière faisait tout ce qui était en son pouvoir pour s’opposer à la volonté de l’Allemand, à son arbitraire et à son avidité.

Chez nous la mise en place des kommandanturs montra, si besoin en était, que l’armée d’occupation était la seule maîtresse. Le soir extinction complète des feux de rue, camouflage des volets et fenêtres. Notre village complètement dans le noir avec toutefois un avantage, en l’absence de pollution actuelle, le magnifique spectacle de la voûte étoilée avec la voie lactée et ses millions d’étoiles. L’instauration du couvre-feu c’est à dire interdiction de sortir entre 21 h et 6 heures. Les médecins, vétérinaires et travailleurs de nuit devaient posséder un « ausweis ». La mise à l’heure allemande de tout clocher, horloges et pendules publiques, qui correspondait à l’heure d’été actuelle ! Tous les puits ou point d’eau devaient porter une pancarte « Trinkwasser » (eau potable) ou « Untrinkwasser » (eau non potable). Ils nous obligeaient à nettoyer les rues du village (j’en étais) racler la boue et l’évacuer, ceci uniquement dans le but de nous humilier, notre village n’étant pas plus sale que les leurs.


Nous étions en travaux lorsque au niveau de la maison CUENOT passe un side-car allemand, soldats casqués, longs imperméables sur le dos, armes en bandoulières, venait-ils nous surveiller ? Je ne sais. Malgré tout, ils cherchaient (c’était des voleurs) à s’attirer la bienveillance de la population. Sur les murs fleurissent des affiches ou l’on voyait un soldat allemand tenant un enfant dans ses bras avec la légende « Population abandonnée, faites confiance au soldat allemand ».

Cela ne dura pas. Des colonnes allemandes, surtout hippomobiles arrivèrent au village : je me souviens d’un campement au lieu-dit « Les Riots » et au milieu un mat avec, flottant au vent, un immense drapeau à croix gammée. Ils logèrent deux chevaux au fond de notre écurie à proximité du poulailler, mais chance pour nous, nos poules cédèrent leurs poux aux chevaux qui décampèrent le lendemain matin – merci les poux.

La journée les soldats faisaient de l’exercice, marchaient au pas de l’oie sur le chemin du cimetière en chantant ali alo alo. Un matin avec ma mère partie faucher « sur le port » un groupe allemand en manoeuvre arrive avec comme objectif prendre d’assaut une hypothétique position ennemie au-dessus du coteau. Et je tire des coups de mortier et de fusil. Un abruti d’officier à cheval, hurlant comme un forcené brayait au galop de long en large. Un soldat allemand, parlant français à qui je disais « La guerre n’est pas finie et l’Angleterre » me rétorqua d’un air hautain et convaincu « L’Angleterre ? Deux mois et c’est fini ! ».

Ils étaient assez bienveillants, nous donnaient des cigarettes de tabac blond. Mon père fumeur invétéré de gros gris disait « C’est de la paille » paille qu’il eut aimé fumer plus tard lors des restrictions de tabac ! Les troupes allemandes dévalisaient rapidement les magasins de tout ce qu’ils contenaient et d’une manière fort simple. Ils avaient imprimé et possédaient une monnaie d’occupation. Des billets de banque bariolés avec des chiffres gothiques, que les commerçants étaient obligés d’accepter en règlement et qui n’avaient bien sur aucune valeur. Ensuite ces mêmes billets, les commerçants allaient les échanger à la Banque de France contre de la monnaie française ; les Allemands nous payaient bien en monnaie de singe. Tout disparu rapidement des étagères, chaussures, habits, alimentation,vin que les soldats s’empressaient d’envoyer à leurs proches en Allemagne ou ils manquaient de tout. L’on affirmait avoir vu des soldats allemands mordrent à pleines dents dans une demi-livre de beurre ou de fromage.

Les vexations aussi commençaient : à Mathay Henri BUSSON le maire de la commune et maréchal ferrant de son état qui avait surpris des Allemands lui volant des fers à chevaux et les ayants traité de voleurs (pas de chance, l’un d’entre eux parlait français) fut obligé par ceux-ci de se munir du tambour du garde-champêtre (appariteur) et suivi d’un soldat allemand de se rétracter à travers tout le village. Aux habitants qui surpris l’interrogeaient :Que se passe t-il Henri ? Et lui avec son humour : C’est à propos de la divagation des chiens, rentre-toi !

J’ai vu avec grande tristesse sur la voie de chemin de fer et venant de Saint-Hippolyte chargé sur des wagons plats les débris de notre armée, des pièces d’artillerie de 75 et 155 que les Allemands emmenaient comme trophée de guerre, relique de notre désastre.

Les familles n’avaient aucune nouvelles des leurs partis à la guerre, et vivaient dans l’angoisse. Plus tard dans l’automne, elles reçurent une carte de la Croix Rouge avec quelques mots : je suis prisonnier au Stalag X, mots nouveaux pour nous : Strammlarger (camp de regroupement) Je vais bien – c’est tout. La surveillance en France était relâchée et beaucoup de soldats auraient eu la possibilité de s’enfuir, mais on leur mentait : si vous partez sans papiers, vous serez considéré comme déserteur. Quand ils s’aperçurent de la vérité en montant dans les wagons (8 chevaux – 40 hommes) il était trop tard ? J’ai le souvenir d’un habitant d’Ēcot qui méfiant s’échappa de la colonne et rejoignit sa famille depuis Troyes (à pied)  .

Beaucoup de monde durant la guerre est passé par les fermes de Chassagne. Aux soldats polonais cachés à l’abri des bois auxquels ma grand-mère dans son tablier portait à manger, succédèrent beaucoup d’inconnus qui souvent seuls s’arrêtaient, mangeaient, quelquefois couchaient à la grange et repartaient avant le jour et toujours sans mot dire ni commentaires. Agents de liaison, porteurs de messages en Suisse à destination du contre-espionnage anglais, service de renseignements, prisonniers évadés, personnes recherchées, l’on n’a jamais su. L’un d’eux, habitué, s’arrêta durant longtemps puis subitement ne reparut pas. Des soldats polonais rejoignirent la Suisse; A la ferme de Chassagne ma grand-mère qui leur donnait à manger se trouva un jour avec des soldats polonais en fuite dans le poêle (salle à manger) et des Allemands dans la cuisine (situation cocasse et dangereuse) .

Par la suite les troupes allemandes ne faisaient que passer et ne s’attardaient pas dans le village. Je me souviens d’un paysan, tenant une ferme à côté de l’église et qui avait volé un sac d’avoine. Ce sac était constitué de ficelle de papier tissé (ersietz) et il disait à mon père :« j’ai bien caché le sac car dessus il y avait imprimé un grand corbeau noir : c’était l’aigle allemand ! Mais il l’ignorait. J’en ris encore.

En cet automne 1940 mon père m’envoya en vélo chercher de la quincaillerie aux magasins MĒGNIN-BERNARD à Montbéliard. Avant Courcelles et sur le Doubs, les Allemands dans de grandes barques s’entraînaient et ramaient à qui mieux mieux, sans doute se préparaient-ils d’envahir l’Angleterre. Les vélos à l’époque devenus rares se volaient ; aussi à Montbéliard place Saint-Martin sous l’oeil bienveillant de CUVIER un homme tenait un garage à vélos et gardait le votre, bien sur contre rétribution. Une anecdote qui aujourd’hui me fait rire, mais sur le moment je ne riais pas. Je devais passer chez GAUTHIER un droguiste situé en bas de la grande-rue en sens unique que tout le monde devait remonter à pied le vélo à la main. De peur que l’on me dérobe mon vélo et pour le surveiller du coin de l’oeil je l’appuie contre la vitrine. Tout à coup j’entends hurler en allemand et je vois un individu secouant mon vélo. C’était un feldgendarme que l’on appelait « collier de chien » car il avait autour du coup une énorme plaque avec l’inscription « feldgendarmerie » le tout tenu par une grosse chaîne. Et il gueulait, ameutait toute la rue, et les gens regardaient,cherchant qui j’aurais assassiné. Il me fit comprendre que je devais avec la pédale appuyer mon vélo contre le trottoir, ce que je fis et il repartit, pétris fait du devoir accompli.

 

 

 

La vie économique était complètement désorganisée, usines fermées qui ne reprirent qu’au printemps. Entre temps les ouvriers étaient occupés à différents travaux. Des chômeurs de l’usine JAPY de Voujeaucourt procédaient à l’élargissement de la route côté Voujeaucourt à Mathay, avec pics, pelles et wagonnets. Les chômeurs étaient payés mais à travailler.

 

 

 

 

Puis l’on instaure et met en place les cartes d’alimentation, distribuées dans les mairies. Il en est de différentes sortes, celles de tout le monde, puis celles plus intéressantes pour les jeunes J1, J2, J3 dont je faisais partie. La ration de pain journalière était de 350 grammes,qu’il m’était arriver de dévorer au petit déjeuner. A mon sujet ma mère disait de moi que j’avais plus d’appétit que de dévotion, et c’était vrai ! Et quel pain ! Je crois qu’il était composé de tout sauf de blé ; farine d’orge, de seigle, d’avoine, de pomme de terre. Un pain noir, collant, mal cuit et fier au goût. Le boulanger de l’époque à Bourguignon, le père GUENOT était obligé, comme aujourd’hui, pour ne pas que la pâte colle dans les grés de saupoudrer ceux-ci avec des recoupes (son finement moulu). Mais comme les recoupes n’existaient plus, en boulanger consciencieux il venait chez mon père menuisier et criblait la sciure sous le banc de scie à ruban ; parfois les gens s’étonnaient de trouver des petits morceaux de bois collés aux miches de pain !!!

Dans l’ensemble tout était délivré avec des cartes de rationnement, pas seulement le pain mais le sucre, la viande, légumes secs, le vin,les matières grasses et tout le reste. N’a jamais manqué le sel, le vinaigre et la saccharine (succédané du sucre). De même il fallait des tickets (points) pour acheter des vêtements, de la laine. Les femmes âgées se procurèrent de la laine de mouton afin de la laver, la carder,la filer sur leurs anciennes filettes pour tricoter pulls et chaussettes. Les métaux, clous, vis etc. étaient contingentés ; à la fin de la guerre pour avoir une ampoule électrique neuve il fallait rendre celle inutilisable. Les pneus de vélos étaient une rareté et nombreux étaient ceux roulaient avec des pneus rapiécés avec des emplâtres (pièces rapportées).

Les gens souffrirent beaucoup de la faim, surtout au début de la guerre : les maigres provisions s’étaient épuisées et ils ne s’étaient pas encore employés à faire du jardin et des provisions. Beaucoup de personnes, sans le vouloir retrouvent la ligne de leur jeunesse. Un voisin,retraité SNCF qui avait repris du service à la déclaration de guerre était énorme et il aurait pu manger sa soupe avec l’assiette posée sur son ventre, disait à ma mère : Oh vous savez Marguerite, je ne mange pas beaucoup ! Mais au début de l’occupation le ventre avait bien dégonflé et il n’était pas le seul. Les maladies de foie l’on en parlait plus. Plus de gens énervés avec du café, il était inexistant. Pour le remplacer l’on grillait des grains d’orge dans une poêle, toutes portes et fenêtres ouvertes, car ça fumait. Le blé glané dans les champs ou d’autres provenances était séparé de sa balle, puis moulu dans un moulin à café et allait épaissir la soupe. La base de l’alimentation était les pommes de terre cuites en robe des champs (il n’y avait plus de graisse) les rutabagas et les topinambours.

Rien ne se perdait,les poubelles étaient inexistantes, dans les boucheries le boudin était composé uniquement de sang, le fromage à 0 % de matière grasse. Sous la conduite de leur instituteur les enfants allaient ramasser les doryphores qui ravageaient les champs de pommes de terre (occupation remplacée aujourd’hui par le sport). Bien des gens qui avaient un parent ou une connaissance dans l’agriculture après les avoir depuis longtemps oubliés sinon méprisés se rappelaient à leur bon souvenir. Avec un double de blé (20 litres) l’on partait en vélo aux moulins dans la Barbèche et l’on ramenait la farine correspondante.

Les Allemands réquisitionnaient à tour de bras et l’on pouvait voir sur la grande route des troupeaux de centaines de vaches venant de la montagne et que l’on dirigeait sur Montbéliard ou Belfort. Ces pauvres bêtes venant de loin avaient les sabots usés et marquaient de leur sang toute la largeur de la route. L’occupant d’ailleurs poussait à la production agricole et à cet effet avait à Montbéliard un ingénieur agronome, mon épouse, d’une ferme de Montbéliard l’avait bien connu. Il vivait comme un pacha, bien loin des steppes de Russie, ne manquant de rien et justifiant le proverbe allemand « glücklich, wie alles in Frankreich »  (heureux comme rien en France).

Il organisait des réunions auxquelles les syndics (représentants des paysans d’alors étaient obligés d’assister ; Justin SOCIĒ cultivateur à Bourguignon fait remarquer à l’agronome : vous nous demandez de produire plus et vous nous prenez nos chevaux. L’agronome lui rétorque : monsieur nous luttons contre les bolcheviques ! La fin de la réunion se termine par un immense éclat de rire lorsque l’Allemand dit : je lève la séance ! Car ils prenaient les chevaux pour les besoins de l’armée de Russie.

Malgré ses larmes, ils prirent le cheval d’Ida CAGNON, un magnifique et gentil cheval appelé Bibi, c’était à un regroupement de chevaux à Pont de Roide. En étaient excemptés, les chevaux entiers (non castrés) les étalons et les juments poulinières inscrites sur le livre du Stad-Boock.Nous devions livrer à la réquisition, bétail, pommes de terre et même du foin pressé à  la main par nos soins. L’occupant mettait la France en coupe réglée. Le marché noir fleurissait,il suffisait d’avoir une monnaie d’échange, scies, haches, pneus de vélo, boulons, vis chaînes pour faire le troc et en contrepartie recevoir blé, viande, pommes de terre et autres.

La contrebande avec la Suisse était active, tabac principalement échangé en Suisse contre du papier à cigarette qui manquait à nos voisins. Contrebande en solitaire ou par petits groupes, mais les douaniers suisses étaient impitoyables et plusieurs jeunes de Bourguignon passèrent quelques semaines de vacances au château de Porrentruy, nourris à la portion congrue. La contrebande se faisait aussi à plus grande échelle. Le passeur en tête suivi à quelques distances par les porteurs (mulets) avec un ballot de 30 kg sur le dos, tous reliés par une ficelle. Tant que la ficelle était tendue, on avançait sinon il y avait danger et tout le monde se cachait. L’argent de la contrebande était aussi vite dissipé que gagné.

Les autos ne circulaient plus, sauf celles munies d’une autorisation et alimentées par un gazogène. Le gazogène était un appareil composé d’une grosse cuve dans laquelle l’on introduisait du charbon de bois sec, coupé en menus morceaux. Sa combustion produisaient du gaz inflammable qui après avoir passé par différents filtres, refroidisseurs et autres, actionnait le moteur à explosion. La mise en route était un véritable scénario ; après allumage un ventilateur à main activait la combustion et pour vérifier si le gaz était bon, le chauffeur faisait un essai avec son briquet ; d’où parfois de retentissant retour de flamme et c’est la raison pour laquelle les chauffeurs à l’époque n’avaient plus ni barbe, ni moustache, ni sourcils.

Durant la guerre un bus des Monts-Jura assurait le transport des passagers entre Montbéliard et Saint-Hippolyte. Ce bus, actionné par un gazogène, était appelé par la population : la limace ! Tout un symbole ! En 1944, construisant avec mon père une charpente « aux Fourneaux » qui brûla d’ailleurs quelques mois plus tard sous les obus, la limace ne pouvait monter la rampe avant le collège ; qu’à cela ne tienne, les passagers descendirent du car et unissant leurs efforts poussèrent la limace en haut de la côte,cocasse !

C’est alors que l’on vit sur les murs de sinistres affiches entourées de noir, imprimées en français et en allemand : Avis Beamtmachung et qui annoncent l’exécution d’otages français en représailles de sabotage ou d’attaques de soldats allemands, le nom de ces malheureux est cité nominativement, de pauvres jeunes innocents. Les affiches sont signées :Stulpenagel – Befehlshaber in Franckreich, littéralement qui a le pouvoir de commandement en France.

Un malheur s’abat sur notre village et nous sommes envahis d’une grande tristesse : Le 4 juillet 1940, nos bons amis anglais coulent la flotte française en rade de Mer El Kébir. Le cuirassé Bretagne explose avec ses munitions. Parmi les matelots un enfant du pays Franz WENDLINGER. Il était très bon nageur et les gens se raccrochent à cet espoir, mais hélas il faut bien l’admettre, 977 marins du Bretagne disparurent dans les flots.

Dans la vie de tous les jours, tout manque ou presque, pas seulement l’alimentation mais les chaussures, les habits. Les hommes marchent en sabots, les femmes avec la laine des moutons qu’elles lavent, cardent et filent sur les filettes retrouvées ; tricotent pulls et chaussettes. Les familles ayant un membre prisonnier en Allemagne se serrent pour lui envoyer un maigre colis. C’est l’époque du retour à la terre et comme disait le maréchal PĒTAIN « la terre ne ment pas » oui ,mais elle casse les reins.

Chaque jour tout celui qui avait un poste récepteur de radio écoutait la radio de Londres, ce qui était strictement interdit, (verboten) sur ondes courtes à cause des postes de brouillage allemand, un signal sonore que les Français avaient assimilé à « pas de tabac – pas de tabac – pas de tabac etc. Avec joie l’on apprend les défaites italiennes ou allemandes. Je me souviens du recul des armées italiennes face à la Grèce qu’ils avaient envahie. La radio annonce « la Grèce est chaude, les macaronis sont cuits » ou « radio Paris ment, radio Paris est allemand ». Autres slogans écoutés à la BBC : « La Russie sera le tombeau de la grande Allemagne. Oh ! Il fallait pas, il fallait pas qu’ils aillent, Oh ! Il fallait pas y aller (chanté). Les SS  nés pour mourir.

L’émission anglaise commençait toujours par les premières notes de la 5ième symphonie de BEETHOVEN : boum – boum – boum – boum – ici Londres – les Français parlent auxFrançais. J’entends mon père dire : Qu’est ce qu’ils ont toujours à taper sur une caisse, ces cons la ! C’est vrai mon père était nul en musique mais expert dans l’art de faire des escaliers tournants. Une émission religieusement écoutée était celle de Renée PAYOT,journaliste au journal de Genève. Il avait l’art de remonter le moral des auditeurs et chacun devinait de quel bord il se situait.

Nous sommes heureux de voir un prisonnier évadé des camps allemands. Un enfant du pays, André PERREY qui travaillant dans une fabrique d’habits militaire, se fabrique une cache dans un wagon en partance pour Mulhouse, muni de nourriture. Après moult danger et péripéties ma tante Rosine MAUVAIS de Chassagne le passe en Suisse, de là il partit pour l’Afrique du Nord ou il continua la lutte contre l’ennemi.

Le 22 juin 1941, l’Allemagne envahie la Russie. Tous nos vieux de Bourguignon disaient pour l’avoir appris à l’école : « HITLER en Russie fera comme NAPOLĒON, il est foutu. »Tous se rappelaient le passage de la Bérézina. Ce ne fut pas le cas au début de l’offensive lorsque l’on observait l’avance foudroyante des troupes allemandes.

Durant ces années de guerre, tout, sans doute à cause des restrictions augmentait et changeait de prix, nous vivions en pleine inflation. Comme les revenus et surtout les retraites n’augmentaient pas à la même cadence, l’on vit des retraités qui vivaient déjà petitement tomber dans une certaine gêne. Aussi pour y remédier la commune les embaucha en hiver pour travailler sur les chemins communaux en empierrant le chemin rive droite entre la maison CORIA et la sablière propriété communale située « sur le Port ».

Entre autres participaient à la besogne dont je me souviens : M. Edmond JACQUET, retraité de gendarmerie ; AlphonseVOURRON, retraité des tramways de la vallée ; Ulysse CATIN et M. FIFFRE, retraité d’usine. Mon rôle était avec un cheval, une voiture à planche avec roues à bandages de transporter les matériaux.

En cet hiver 1941-42 il ne faisait pas chaud, d’ailleurs tous les hivers de cette guerre furent longs, rigoureux et enneigés. C’est approximativement lorsque nous nous trouvions au niveau de la maison ZERBIN que l’un de nous dit : « J’ai entendu à la radio que HITLER avait pris le commandement en Russie, c’est signe que cela va mal,c’était durant la retraite devant Moscou. Nous ne pouvions que nous réjouir de cette nouvelle.

C’est fin 1941 que me rendant à Montbéliard, je me trouve arrêté au passage à niveau deVoujeaucourt ; est stationné sur les voies un train composé de militaires allemands et de leurmatériel, sans doute un train de soldats appelés en renfort en Russie. J’observe ces soldats,leurs visages expriment plus une impression de tristesse que de joie. Sans doute quittent-ils le douillet confort de la France pour les steppes enneigées et meurtrières de la Russie.

Nous vivions une période noire, faite de soucis, de découragement. Circulent toutes sortes d’écrits, de prophéties, l’on reparle des prophéties de NOSTRADAMUS que l’on essaie demettre en lien avec HITLER et les événements. L’on commence à parler de résistance et en même temps nous vivons une période de craintes et d’appréhension. Des hommes armés et cagoulés attaquent les fermes, surtout isolées, de nuit pour les piller, voler ce qu’ils trouvent :jambons, argent, attaquent les bureaux de tabac, les mairies pour les cartes de rationnement. Le soir les gens se barricadent chez eux car il n’y a plus d’armes, lesAllemands ayant obligé les possesseurs à les leur rendre. Une banque de Pont de Roide est cambriolée, un gendarme se lance à la poursuite du voleur, il le rejoint en bas de la côte d’Autechaux, celui-ci se retourne brusquement et abat le gendarme d’un coup de revolver. Devant la gravité de l’affaire des renforts de gendarmes traquent et arrête ces hommes dans les bois des Lomont. Avait-on affaire à des résistants brigands ou à des brigands résistants, l’on n’a jamais pu le savoir. De toute façon, les attaques cessèrent.

La vie au village suit son cours, les habitants par besoin s’adonnent aux travaux de jardinage, sous la surveillance du garde champêtre et de quelques auxiliaires, assermentés à la demande de la commune, car on constate des vols dans les cultures.

Le pays va subir un épisode douloureux : je veux parler du travail obligatoire en Allemagne le S.T.O. Au début les Allemands offrent contre l’engagement volontaire de travailleurs français de libérer des prisonniers de guerre français ; ce qu’on a appelé « la relève » qui se révèlera être une vaste supercherie. Puis par des affiches, des promesses,des primes, en faisant miroiter des avantages matériels, l’Allemand s’efforçait d’attirer chez lui des ouvriers français, qualifiés si possible pour soutenir leur effort de guerre et remplacer leurs soldats tombés au front ; en vain. Puis vint la manière forte, ce fut une obligation. Beaucoup de travailleurs s’efforcèrent de s’y soustraire, mais ce fut difficile : pourchassés, ils étaient privés de cartes d’alimentation ; heureux ceux qui pouvaient avec de faux papiers travailler dans les fermes ou les forêts, ils constituèrent les embryons des maquis.

 

 

Durant les nuits un bruit étrange qui allait devenir familier suscita notre curiosité : c’était le bruit des escadrilles de bombardement anglaises qui soit allaient déverser leur chargement sur le sud de l’Allemagne ou traversant la Suisse, sur des objectifs en Italie puis ensuite atterrissaient en Afrique du Nord. C’était un bourdonnement incessant.. Le lendemain la radio suisse annonçait : « Cette nuit des avions inconnus ont violé l’espace aérien suisse », il fut violé bien des fois !

Je veux aborder rapidement l’action de la résistance qui se constituait petit à petit. Des hommes courageux, intrépides mais tout aussi imprudents. J’ai en mémoire le cas d’un commandant ayant marié une fille du village et que mon père connaissait bien. Un jour d’hiver, près du fourneau dans l’atelier de mon père, il racontait à celui-ci ses coups de main et son activité et ce devant moi un gosse de 17 ans, ce qui devait arriver arriva, arrêté le malheureux mourut à Buchenwald.

Un petit maquis de quelques hommes s’était établi dans les bois de Mandeure et d’Ēcurcey, il avait pour tâche de faire sauter les pylônes électriques alimentant l’usine PEUGEOT, ainsi que les lignes téléphoniques qui à l’époque suivaient la voie ferrée, ils agissaient de nuit. Un après-midi parti chargé du fourrage « sur le Port » que trouve-t-on endormi derrière la haie le long du chemin ? Les résistants avec, à leur côté, leur mitraillette ! Et si c’était l’ennemi qui avait passé la ?

Des actions de résistance furent plus intelligentes. On rapportait à l’époque ce fait divers et en riant : à Montbéliard une écluse sur le canal gardée par une sentinelle allemande. Deux Français s’approchent sur le chemin de halage en s’injuriant et en se disputant une valise. Arrivé à l’écluse l’un réussit à arracher la valise des mains de l’autre et la jette à l’eau au contact de l’écluse sous l’oeil amusé de la sentinelle « Tu ne l’auras pas ». Les deux compères s’en vont en continuant à s’insulter. Quand les hommes ont disparus, la valise explose, une sourde explosion détruit l’écluse.

A Sochaux, chez PEUGEOT, une presse avec un moule d’emboutissage pour fabriquer des pièces d’avions et qui allait commencer à produire était gardée par plusieurs sentinelles allemandes. S’avance un homme en blouse blanche, je vais dit-il procéder aux derniers réglages, il inspecte consciencieusement, règle et s’en va. Au premier coup de presse le moule est broyé. L’Allemand devient méchant et soupçonneux, montre sa force, recherche les résistants, paye des Français mouchards à grand prix ; c’est le travail de la GESTAPO. Les Français sont prudents, évitent de parler à des inconnus, c’est tout un climat de suspicion qui nous entoure. La haine de l’ennemi grandit, on les nomme les boches, doryphores, schleus. Leur revers sur les différents fronts nous réjouissent grandement.

Dans le village, comme ailleurs, tout le monde économise, rien ne se jette, tout ce qui a quelque valeur est réutilisé. On rapièce les habits, on reprise, recoud, l’on met des tacons (morceaux). On détricote de vielles laines pour les mélanger à de la neuve qui est retricotée. Les souliers sont réparés, ressemelés et l’on marche de plus en plus en sabots, les femmeset les filles en nu-pieds à semelle de bois : tac – tac – tac, bruit caractéristique d’une époque. Avec des morceaux de feutre en rebut de la papeterie de Mandeure je fabrique des pantoufles pour la famille et les voisins.

Dans leur majorité les habitants ignoraient le sens du mot « poubelle », ça n’existait pas, même avant la guerre. Pour justifier mon propos, je voudrais ici ouvrir une parenthèse dans mon récit : Dans mon enfance, nous rentrions de l’école à 11 h (elle commençait à 8 h) et tout le monde allait et revenait de l’école à pied, y compris les enfants des fermes écartées. Ma mère nous attendait pour aller aux commissions à la Coopérative, une boulangerie-épicerie situé plus bas que l’ancienne école et du même côté. Avec le cabas, la note de ce qu’il fallait acheter, les bouteilles « surtout ne casse pas les bouteilles » elles avaient de la valeur. Pour commencer, le pain (en miche) qui moins cher était pesé ; pour faire le poids juste, la boulangère rajoutait un morceau plus ou moins gros (le quégnot). Pour l’huile, le vinaigre, le vin elle pompait dans différents fûts qui étaient rendus, une fois vidés. Les lentilles, du sucre en poudre, du sel, des pois, de la farine tout était entreposé dans des sacs en jute qu’elle rendait aux différents fournisseurs. Elle pesait consciencieusement les différentes fournitures et les mettait dans des cornets en papier ; le tout noté sur un carnet était réglé mensuellement. Arrivé à la maison ma mère mettait tout cela dans différentes boites ou bocaux. Les cornets soigneusement récupérés servaient à envelopper les tartines et finissaient avec l’allumage du fourneau. Aucun frais de ramassage, de stockage ou conditionnement, pas de pollution, je vous laisse méditer en comparaison de ce qui se passe de nos jours.

L’Allemand devient de plus en plus méchant, méfiant, sournois et oppresseur. La radio anglaise émet de plus en plus de messages personnels en direction de la résistance : « La vallée du Doubs est belle en été » C’est le signal avant coureur du bombardement de Sochaux : une nuit tragique. Moi qui d’habitude dors comme un sonneur, je suis réveillé par un bruit épouvantable. Mon lit tremblait, à l’horizon toute la vallée était illuminée par les bombes éclairantes, un spectacle dantesque. Le bruit des avions, des bombes qui explosaient, de la Flak (D.C.A) allemande qui tirait (le secret avait été éventé par les Allemands qui avaient amenés des wagons avec des pièces antiaériennes). Un spectacle apocalyptique qui nous remplissait de peur et de commisérations pour les pauvres qui étaient dessous. C’était, je crois, le 16 juillet 1943. Le bombardement causa la mort de 118 malheureux. Le lendemain matin mon père est réquisitionné avec d’autres hommes pour se rendre à Sochaux. A son retour il nous narre les scènes indescriptibles qu’il avait vu.

C’est au printemps 1944 que les Anglais bombardent la gare d’Ēpinal. Des prisonniers anglais mais de nationalité Hindoue en profitent pour s’échapper. Conduits par des résistants qui se les passent d’un à l’autre, ravitaillés par la population ils arrivent ici en groupe de quelques hommes ou plus important d’une cinquantaine d’hommes. Avec d’autres personnes j’en ai moi-même conduit à la frontière suisse but de leur fuite. Ils évitaient de quitter le couvert des bois, longeaient les haies au plus près, l’oeil aux aguets. L’un d’entre eux, avocat yougoslave et parlant français et anglais nous permis d’entrer en conversation  avec eux. L’un d’entre eux nous appris qu’il avait perdu ses souliers lors d’une traversée de rivière à la nage en ayant lié ses souliers autour de son cou, les Allemands ayant ouvert le feu sur eux, une balle coupa le lacet qui les retenait. Nous conduisîmes ces malheureux jusqu’au bois de Châtel .Sur l’autre versant au-dessus de Dannemarie était la Suisse et pour passer, ils devaient attendre la nuit. Un jeune homme de Bourguignon M. Marcel FRIOT, ouvrier agricole chez ma grand-mère et qui, plus tard devait marier une de mes soeurs, en de multiples occasions et avec grand danger, un croc sur l’épaule pour donner le change, passe en Suisse ou au Lomont soit des Hindous ou des inconnus. Un jour arrivent à la ferme deux hommes particulièrement apeurés, les bois d’alentour grouillent d’Allemands. C’est Eugène CIRĒSA fermier à Chassagne qui les cache sous un plancher. Il est vrai que ce plancher était depuis longtemps aménagé par mes ancêtres pour y cacher des bouteilles de goutte !!!!

Étant un jour chez MEGNIN-BERNARD à Montbéliard (envoyé en course par mon père) j’entends au loin un énorme bruit et je me demandais quelle pouvait en être la cause, quand je vois débouler dans la grande rue une unité allemande d’infanterie. Ils descendaient la rue sur toute sa largeur, ils étaient sans doute débarqués à la gare. Ils marchaient au pas de l’oie, précédés de la musique fifres et tambours plats en tête, armés et casqués. Les talons qui en cadence frappaient le sol en faisant un bruit assourdissant amplifié par la résonance de la rue entre les immeubles. Une impression de force brutale, irrésistible, écrasante qui broyait tout sur son passage et qui paraissait invincible.

Les actions de la résistance s’étoffent et prennent de l’ampleur, les maquis s’organisent. Les parachutages d’armes et d’explosifs se multiplient à la barbe de l’occupant, mais finissent parfois d’une manière tragique. Je relate ici un parachutage effectué au mois d’avril 1944. Les containers avaient été cachés grâce à une fenêtre dans le mur, dans le grenier de la chapelle de Saint-Symphorien, chapelle située rive gauche du Doubs entre Mathay etValentigney. Un quidam, habitant les maisons proches était plus qu’intéressé par l’opération et un maquisard voulait supprimer ce témoin gênant. Il faut dire, qu’à l’époque, la vie d’un homme n’avait guère plus de valeur que celle d’un chat. Les compagnons s’interposèrent,mais attiré par l’argent, ce traître alla vendre le renseignement à la GESTAPO ; mais il ne profita pas de son forfait car quelques jours plus tard les maquisards l’abattirent d’une balle dans la tête. Les Allemands rapidement sur place, se saisirent de la totalité du parachutage et menacèrent le curé de Mathay, désigné comme responsable, la chapelle étant sous son autorité. C’est alors qu’il contacte terrorisé son ami le curé de Bourguignon, d’origine alsacienne et parlant allemand. Voici le récit complet de ce drame relaté par l’abbé GISSINGER curé de Bourguignon.

Récit que je possède sur quelques feuillets et que je mets sur écrit pour éviter sa disparition :

 

Suite la semaine prochaine